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La chair et le couteau -- Extrait d'un roman inédit

littérature, roman — Par younisos le 24 jui 2008 à 13:59


 

La belle endormie était là ramenée à la pure présence, charnelle épaisseur, silencieuse, ici et maintenant étalée.

De ses cheveux roux émanait une douce fragrance, sucrée, crémeuse.

Frôlant de mon nez sa chevelure je la humai profondément de sorte que, l’effluve me pénétrant jusqu’à la moelle, je fus saisi d’un délicieux vertige. Enivré d’effroi et de volupté, effleurant de ma main tremblotante sa poitrine à travers le drap, j’éprouvai la tiède plénitude de la chair. Sous l’estivale couverture sa très fine chemisette était partiellement déboutonnée : d’un petit geste je dénudai aisément le téton gauche sans la réveiller.

Le sein apparut tout rond, plein, inerte, d’une blancheur crue, lunaire. Beau et atroce.

Le couteau avec lequel elle avait découpé le saucisson reposait innocemment sur une petite étagère de bois beige.


la chair

littérature — Par younisos le 12 jui 2008 à 12:38

 

Younisos 

La chair

 Une bouche, une pine, un pilon de poulet, un parapluie, une bouche d’incendie —

La vie n’est-elle pas une piètre farce bien atroce, d’un comique lamentable, imbroglio de scénarii grotesques, cruelles occurrences ?... et puis hors la banalité : l’excès : éveil tragique — beauté horrible, lumière létale, ivresse vertigineuse au-dessus du gouffre innommable, pourriture, asticots scintillants.

Ainsi le cloaque sensitif ouvre sur l’immensité immonde : ivresse sans nom de ce qui se défait, s’affale et s’écoule en dessous.

Fécale éruption.Il faut imaginer d’énormes charognes sanguinolentes surgissant lentement du ciel bleu.La furie secrète, muette et anale éclate, solaire. L’azur est une immense putréfaction, la plus pure. Le bleu, déféquant sur des milliards d’yeux, les rince.La vision renaît et s’allume sous la fiente cosmique. Impossible d’escamoter la Boucherie. L’abominable apparaît abominable, et l’ignoble ignoble, — et le beau, immonde.

Dans la fureur, les hurlements, rages d’une joie atroce — le sang est ivresse. Des orgues d’une cathédrale jaillit et ruisselle une musique abyssale : cet excès de splendeur est comparable à l’immondice en ce qu’elle est excès, et à la chair d’une frêle jeune fille en ce qu’elle est excessivement douce.

L’éclat cru d’un gros sein blanc est une insulte à la prudence, un démenti de la raison, fond laiteux pour des rigoles de sang, orage de déflagrations hilares éclaboussant la gueule à ceux qui pensent à demain.

 


Aux frontières du je : Dionysos pyrrhonien

littérature — Par younisos le 07 jui 2008 à 14:31

Je suis YOUNISOS, je vis et j’écris à Tanger.

Le texte ci-dessous, je l’ai écrit en 2007, et il a été publié pour la première fois dans Nejma, Revue littéraire (tome II décembre 2007, éditions Heredcom, Tanger).

Aux frontières du je :

Dionysos pyrrhonien

Ni je, ni autre.

J’exècre le soleil ! Je lui verserai mon sang sur la gueule !

Je ne suis pas moi.

Je suis l’Os.

Dionysiaque.

Je ne me laisserai pas engloutir par la carne globale.

Rien à attendre, rien à penser.

Être et temps sont les déjections de l’humanité.

Sur je et moi, s’édifient des balivernes universelles.

Ainsi donc plusieurs fois mon crâne explosa, sans que j’en crève. Enfin... je suis peut-être déjà crevé... je n’en sais rien. Je ne sais rien. Des images s’allumaient, et des sons, des orgues, seins aveuglants, beauté déchiquetée, et l’azur.

Je ne sais rien.

Un jour de pluie, m’éveillant je jette un coup d’œil par la fenêtre et aperçois en plongée un décolleté profond, splendide. (Je hurlai en silence.) Blancheur crue.

Ni père, ni mère — Anti-Œdipe incarné, fêlure sous l’azur cruel, mes yeux increvables béaient sur la lumière crue du monde.

Mes premières déflagrations cérébrales eurent lieu à Tanger, au milieu des années quatre-vingts, quand je me mis à douter.

Au commencement surgit le cercle vicieux, flagrant et sans issue, criant à tue-tête qu’il était impossible de savoir quoi que ce fût.

Autrement dit, tout reposait sur rien.

Le cogito  cartésien (je pense donc je suis) est une formidable foutaise. "Je pense", ça ne prouve rien, ça ne fonde rien, rien du tout... Si vous partez de rien, vous y restez. Vous découvririez simplement toute la plénitude du rien : que le rien est tout, que rien ne peut rien fonder, et qu’il n’y a rien à savoir.

Le doute qui n’embrasse pas la totalité est une escroquerie ou un tour de passe-passe. La totalité embrassée par le doute est rien. Ce rien est indépassable : c’est le scepticisme radical.

Niant les évidences du sens commun, mettant en doute la réalité du monde et des hommes, moi-même gouffre d’incertitude, abîme infâme en chair et en os, je n’hésitais pas à expliquer à qui voulait bien m’entendre que je ne savais pas si j’existais, puisque je ne savais pas ce que voulaient dire "je" et "exister".

Rien.

Ce vertige effroyable qui faisait que le sol manquait, que tout s’ébranlait et foutait le camp, c’était "moi", sans sens ni raison –– pire qu’un pestiféré : l’abomination même. Tout cela devait fatalement mal finir : ils attendaient tous qu’il m’arrivât malheur, que les foudres de la géhenne s’abattissent sur moi.

Renversé par un chauffard ou trucidé par quelque vague malfrat, la tête ensanglantée telle celle de Pasolini clamsé, je servirais d’exemple... tout à la gloire de la providence et du bon sens... ô miracle la charogne apostate châtiée sur terre et expédiée promptement en enfer... bon débarras. Charogne !

* *

*

À l’âge où la vie déborde, seul je hurlais contre l’azur. Je rageais déjà, déchiré, écartelé par les cris vespéraux des oiseaux sous le ciel rougeoyant de Tanger.

Seul contre tous, je me débattais comme un porc qu’on égorge. Je doutais de tout, je ne savais rien — alors qu’ils avaient tous des certitudes.

De mon pyrrhonisme ils ne saisissaient que la question des dogmes intangibles qu’ils mettaient en avant pour me nuire tout en ayant bonne conscience. J’étais le mal absolu. Leur haine était légitime.

J’étais une espèce de bouc émissaire symbolique, cible permanente de mille pensées malveillantes... ou peut-être que je tournais parano ?... Mais la paranoïa, comme disait Ben Gazzara interprétant Bukowski dans un film de Marco Ferreri, Contes de la folie ordinaire, la paranoïa, c’est voir les choses vraiment telles qu’elles sont. Le vécu percé à jour est naturellement monstrueux. Des boyaux immondes se pressent sous la mince pellicule de la banalité.

Embourbé jusqu’au cou j’essayais de me taire, de me faire oublier, espérant me dépêtrer peu à peu de l’ignoble cloaque ; en vain : j’étais un cadavre, mille asticots péroraient à ma place, mes miasmes dénonçaient ma carcasse de paria.

* *

*

La vie s’écoulait, fiction cruelle ou farce sans fondement… ou cauchemar sans dormeur… ou alors, flux fluant sans sujet ni objet — pur jaillir de rien pour rien…

Exempt de toute créance le vécu jaillit déchaîné, débauche de sensations illuminées.

Je voyais du sang sur l’azur ; la beauté et la lumière éclataient dans mon crâne. La lumineuse épaisseur de la chair me jetait dans une fureur atroce.

Écoutez, je voudrais comprendre cette chose horrible et excessive qui irradie dans le bleu du ciel — j’ai au fond du ventre une rage qui voudrait que de mes entrailles surgisse un grand, très long couteau… un couteau assez énorme pour déchirer le soleil, ensanglanter le ciel, pour que l’azur tourne rouge vif — lumière sanglante… Azur azur azur ! — Atrocité !  — Ô azur !

* *

*

Depuis des lustres j’erre sur des frontières létales.

Au gibet, pendu haut et court je jouis mais ne meurs pas.

Je suis à peu près une charogne.

(Il faut imaginer une charogne belle et ithyphallique.)

J’éploie ma carcasse, immonde, et, de mes doigts putréfiés je souille un clavier déglingué, gluant, couvert d’excroissances incarnadines.

Mon clavier est charnel, fait de mort et de stupre.

Je suis néanmoins un bel Os.

Je suis Dionysos.

Dressé je ris — déjà mort je triomphe — je ris étreignant le soleil !

Mort je suis, je jubile ! -- rien — Os — Phallos — j’ose ! 

Si le ciel est vide alors je suis ce vide — je suis tout.

Dans le fracas solaire je crie sans écho : JE NE SAIS RIEN.

Ni je, ni autre.

Rien.

 


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